L'Alsace : août 2005 : Festival aux Chandelles

Saint Pierre sur l'Hâte
Notre patrimoine à protéger, n'est pas seulement celui des pierres, staffs et stucks, mais aussi celui d'un art de vivre, qui permet à chacun de se guider à travers la multitude d'obstacles qui se dressent devant lui. Saint Pierre sur l'Hâte, longtemps j'ai hésité, longtemps je me suis interrogé : les paroles, les écrits, n'ont-ils pas ce pouvoir destructeur à faire basculer l'état de grâce en une infernale cabale d'où l'on sort rarement indemne. L'effet d'une litanie pompeuse et dithyrambique ne décompose-t-elle pas une réalité qui se veut modeste et jalousement gardée, enveloppée dans le silence méditatif ? Déflorer une idée, un lieu, un événement, un trésor caché, c'est mettre sur la voie publique une intimité qui n'a point besoin de côtoyer l'apparat tapageur. O silence de la nuit, garde nous de l'agitation des jours incertains et laisse nous rêver à travers tes dédales obscurs vers ce destin rayonnant qui se dérobe Le Festival aux Chandelles, installe chaque année ses quartiers sur les hauteurs d'Echery près de Sainte Marie aux Mines dans une bienheureuse confidentialité. Huché sur son promontoire, vous découvrez l'église au sortir d'une allée de bouleaux. Elle n'est pas imposante, mais blottie au milieu de quelques bâtisses sans intérêt particulier, elle s'accorde d'autant plus d'importance. Entourée d'un cimetière à vous donner l'envie d'y passer vos derniers jours, elle se fond dans cette montagne verdoyante au charme envoûtant, là où Brahms et bien d'autres auraient aimé trouver leur inspiration. Mais Saint Pierre sur l'Hâte cache bien d'autres atouts, une multitude de facettes à découvrir pour qui veut bien se laisser mener par son instinct. Au four et au moulin. Renée Kuhn ne joue pas au chef, mais en maîtresse de maison zélée le soir venu, elle s'inquiète avec fièvre de ses convives, avec tact et obligeance. A l'observer, elle vous donne l'impression que tout n'est qu'improvisation, mais affable, elle orchestre tout dans une sympathique confusion sans jamais oublier personne. Une fois la porte close, les préjugés oubliés, c'est la musique qui rayonne et c'est là que chaque soir un nouveau printemps refleurit. Miklos Schön, le Directeur artistique a son carnet d'adresse plein à ras-bord. Que de noms, que d'amis, que de sympathie, que de copains. L'on ressent chez tous ces artistes invités, l'émanation d'une franche complicité. Ici public et interprètes savourent ensemble ce moment magique, transportés hors du temps le tout dans une incroyable communion. Isabelle Faust, Florent Boffard, les quatuors Talich, Fine Arts, Ysaÿe, Jean Marc Luisada, Georges Pludermacher, Michel Portal, David Grimal, Xavier Phillips, Emmanuel Rossfelder, Isabelle Moretti… pour ne citer que les plus récents, tous respectueux des lieux, donnent vie aux chandelles, aux boiseries , aux pierres séculaires et vous font vagabonder au bout d'une nuit rédemptrice sans égale.
"Source délicieuse en misères fécondes que voulez vous de moi flatteuses voluptés ?" Corneille
C'est une sonate de Beethoven, un Nocturne de Chopin qui vous dirigent tout droit vers des sommets, un quatuor de Haydn qui vous subjugue, si ce n'est un autre de Chostakovitch qui vous rappelle à l'ordre. Comme un bon vin se bonifie dans le chêne, la musique se mêle délicatement dans le réceptacle enchanteur pour en tirer toutes les saveurs. Ici le violon, le piano, le violoncelle, la flûte la clarinette ne sont plus simple instrument, mais dans un même élan, ils nous font partager leur état d'âme, irradiant les nuits étoilées, chuchotant au jour de ne point dévoiler son intime pudeur, celle que Suares comparait au parfum de la volupté. Car St.Pierre sur l'Hâte, s'est ainsi baigné, emporté par de là les cimes bleuissantes où ni la pluie ni le froid n'atteint ses moments heureux.
"Le bonheur est une fleur qu'il ne faut pas cueillir" A.Maurois.
Prenons garde à ne pas trop dénaturer cet oasis pour le retrouver dans la tourmente abîmé à jamais. La musique art de la nuit retrouve grâce à cet endroit toute sa signification, hantée par Beethoven, Bach, Schubert, Schumann et bien d'autres, cette bienfaitrice risque bien souvent, si nous n'en prenons garde, de n'être plus qu'un sinistre trou noir. Heureusement, qu'ici la volonté est de combattre grisaille et douleur en espérant que cette source d'eau vive ne sera pas trop vite tarie.

Michel Schuller