DNA le 05/09/2012 : le Fine Arts Quartet retrouvé.

Hôte pour la cinquième fois du Festival aux Chandelles, le légendaire quatuor américain a été fêté par le public de Saint-Pierre-sur-l'Hâte.
Soixante-six ans d'existence depuis sa fondation à Chicago et, héritage du premier Quatuor de Budapest, son modèle d'alors, un esprit fait d'engagement expressif, de somptuosité de la couleur et de virtuosité au service du sens de l'oeuvre. La prestigieuse formation du Fine Arts Quartet a conservé son identité esthétique tandis que passait le relais d'une génération à l'autre. Le plus récent changement, à la suite du décès foudroyant du violoncelliste Wolfgang Laufer, survenu l'an dernier, est son remplacement par l'étourdissant Robert Cohen. Impossible de ne pas ressentir dans les pièces rares de la première partie l'émotion d'un hommage au disparu plusieurs fois applaudi ici même.
Le Premier quatuor inachevé du très jeune Rachmaninov est réduit à une Romance nostalgique et à un insouciant Scherzo tournant à la valse langoureuse. Deux registres propices à la volte-face affective où les archets multiplient les caresses rêveuses, dessinant les contours mélodiques avec une pureté qui proscrit tout pathos dans les épanchements juvéniles.
L'approche lumineuse et intense à la fois qui est la marque du Fine Arts Quartet devient idéale lorsqu'est abordé le Deuxième quatuor (1907) d'Ernö von Dohnanyi, oeuvre magnifique évoquant une ascension de l'âpreté existentielle à une transfiguration conquise. À cet esprit beethovénien, que concrétisent des allusions au Seizième quatuor, se mêle le souvenir des harmonies et des leitmotivs wagnériens. La synthèse que réussit Dohnanyi dans un langage à la fois tonal et fortement chromatique fait de ce quatuor une des réussites: demeurée méconnue, du postromantisme. Les musiciens de Chicago font passer. dans cette partition un stupéfiant souffle lyrique que soutiennent des dialogues percutants, un vibrato économe, des phrasés inspirés. Après ces invitations à la découverte, les Fine Arts en venaient au très redoutable dernier des trois Quatuors Razumowsky, où Beethoven parachève la rupture avec la forme héritée de Haydn et Mozart. Ce Neuvième quatuor, dit « Héroique », reste un de leurs chevaux de bataille. Ils créent dès l'introduction une tension qui ne se relâchera plus et font du chant de l'Andante, ponctué par les mordants pizzicati, battements de coeur du violoncelle, un extraordinaire trop-plein contenu que le grazioso du Menuet ne libère pas, préparant ainsi l'échappée effrénée de l'Allegro molto final. Et l'on ne sait qu'admirer le plus, de la virtuosité folle ou de l'élégance avec laquelle est mené ce train d'enfer.

Christian Fruchart