DNA le 28/08/2011 : Concert du 26 août : Quatuor Zemlinsky

L'éblouissant Quatuor Zemlinsky
Leur réputation les précédait, relayée par le disque et la radio. Les quatre musiciens tchèques l'ont confirmée avec éclat à Saint-Pierre-sur-l'Hâte. Ils se sont gardé de brûler les étapes. Réunis en quatuor dès 1994, ils ont glané les prix internationaux avant de se présenter l'an dernier au décisif Concours de Bordeaux et d'y triompher sans discussion, s'étant offert avec cela un Diapason d'or pour un jubilatoire coffret Dvorak.
On les aura attendus longtemps dans les salles françaises et l'on ne peut que rendre grâce à Miklos Schön et Renée Kuhn de les avoir invités sous les chandelles de l'église de montagne. Pas le moindre doute : on gardera un souvenir inoubliable de l'interprétation qu'ils y ont donnée, après les orages de vendredi soir, des deux quatuors de Janacek, volet complémentaire d'un diptyque amoureux.
L'opéra sans paroles qu'est le premier, " Sonate à Kreutzer " qui s'inspire de Tolstoï tout en récusant son " machisme ", y a brûlé d'une flamme qui intensifiait chacun des motifs mêlant inextricablement amour et fureur jalouse.
Le fameux rhapsodisme sur lequel achoppent tant d'interprètes a été pour les Zemlinsky le tremplin d'une relance de la tension dramatique qui ne laissait aucun répit. Le second Janacek, " Lettres intimes ", est non moins discontinu, modelé qu'il est sur des ruptures psychologiques saisies dans l'instant, comme des bribes de journal intime. Les instruments semblent y jouer un dédoublement vertigineux, l'alto narrateur observant dans le premier violon son alter ego juvénile.
Vision rétrospective qui prend de poétiques et tendres envols en compagnie des oiseaux gazouillant par-dessus les campagnes et les danses paysannes. Terroir enchanté dans lequel les Zemlinsky emmenèrent l'auditoire avec des phrasés d'une énergie irrésistible, une perfection instrumentale absolue et une verve de timbres qu'on avouera n'avoir jamais perçue à ce degré.
À l'évidence la formation est aujourd'hui la dépositaire la plus exaltante d'un patrimoine jadis défendu par les grands quatuors tchèques. Sa prise de possession du Quatuor " Américain " de Dvorak, ouvert à l'évocation du Nouveau Monde, de sa prairie, de ses cantiques et de ses nostalgies, confirmait cette vocation, assumée sans forcer le pathos dans le fameux et chantant Lento.
Il n'empêche que lorsque ces fantastiques instrumentistes mettent leur stupéfiante cohésion au service d'autres répertoires, ils ne sont pas moins convaincants. Ainsi du Quatuor " L'Empereur " de Haydn, délesté de toute pesanteur par la variété et l'élégance du jeu comme par un humour imperceptible qui faisait mouche.

CHRISTIAN FRUCHART