Abdel Rahman el Bacha a judicieusement choisi de centrer son récital autour d’un phénomène à la fois historique et musical fondamental au 19ème siècle, celui qui, après l’épopée napoléonienne, mais surtout suite aux événements révolutionnaires de 1848, voit émerger le courant du « réveil des nationalités », au cours duquel des nations jusque là « en sommeil » face aux grandes puissances politiques que représentaient la France, l’Italie, l’Angleterre et les pays germaniques, vont retrouver un rôle qui était le leur avant que les grandes puissances en question ne les colonisent aussi bien au plan politique que, et ceci explique cela, culturel et linguistique. Par voie de conséquence, la carte culturelle de l’Europe va se voir alors profondément modifiée avec l’émergence (ou le retour) dans les domaines de l’art et de la littérature, de régions jusque là absentes du débat. Ainsi en ira-t-il de la Russie, des pays d’Europe centrale et du nord et, à la fin du siècle, de l’Espagne qui, pour des raisons complexes, et malgré sa puissance, se trouvait isolée depuis la fin du 16ème siècle.

            Jusqu’à la fin du 18ème siècle en effet, les compositeurs européens parlent une langue internationale constituée d’un subtil mélange d’idiomes repris aux trois grandes nations musicales que sont alors la France, l’Italie et l’Allemagne. Les musiciens nés hors de ces trois pays adoptent naturellement le style musical international ou s’expatrient, phénomène encore vécu par Chopin ou Liszt. De même, s’il arrive à un grand créateur européen baroque ou classique de copier les particularités stylistiques des musiques hongroises, polonaises ou tziganes par exemple, c’est pour les intégrer au langage tonal traditionnel.

Tout change avec le romantisme qui, au rebours de l’internationalisme des époques précédentes, prône l’individualisme, le particularisme et l’originalité de chaque créateur, avec ce paradoxe typiquement romantique qui postule que tout progrès, toute libération (politique ou artistique), toute conquête de la nouveauté ne peut se faire que par un « retour à » - ce qui est d’ailleurs le sens originel du mot « révolution » - retour à des racines ancestrales, à des traditions oubliées, à des époques anciennes. Dès lors, les nations jusque là « silencieuses », s’aperçoivent  que l’indépendance et/ou l’unité politiques passent d’abord par la remise à l’honneur de la langue et de la culture nationales depuis trop longtemps étouffées. Dans le domaine musical, cela se traduit par un intérêt renouvelé pour le folklore, particulièrement riche dans ces pays, le chant populaire étant considéré comme l’expression la plus directe de l’âme nationale – cette remise à l’honneur du folklore entraînant un renouvellement des outils musicaux aux plans mélodique, harmonique et rythmique - tandis que les opéras, désormais écrits dans la langue locale et non plus en italien ou en allemand, mettent en scène des sujets historiques ou légendaires nationaux. Cela dit, grand était le danger pour des compositeurs nationalistes de s’enfermer dans les frontières étroites de leurs traditions locales, se fermant par là même l’accès à l’audience universelle nécessaire à tout créateur. C’est cet écueil, qu’après Liszt, sauront éviter les trois musiciens inscrits au présent programme, lesquels élèveront les spécificités musicales de leurs pays au rang d’universaux. 

 

                                                                                                   Gilles THIEBLOT

                                                                                                 Professeur d’Histoire de la Musique

                                                                                                 au C.N.R. de Versailles

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